Virginie Despentes – Ecrire depuis ses failles

Certains livres vous marquent plus que d’autres. Certaines histoires vous dévoilent plus que leur propre scénario. C’est vrai de Vernon Subutex, mais cela pourrait être vrai de tous les livres de Virginie Despentes que j’ai lu à ce jour (Baise-moi, Vernon Subutex Trilogie, King Kong Théorie). C’est pourquoi je vous parle aujourd’hui de l’Univers de Virginie Despentes. C’est pourquoi je vous parle de cette découverte qui est venue bousculer ma vision de l’écrivain bien pépère derrière son écran.

La violence et le sexe pour moi constituent les deux ingrédients les plus accessibles de la provocation. Ils sont employés partout à tord et à travers, la plupart du temps pour nous manipuler dans l’espoir de nous faire consommer. Ça peut être un parfum, une entrée de ciné, un abonnement Netflix ou même du Porno. Si on y regarde bien, la violence et le sexe sont omniprésents dans notre environnement quotidien. Pour moi, ils étaient devenus, non pas des sujets tabous, mais des leviers marketing éculés qui me faisaient lever les yeux au ciel. Jusqu’à la découverte des œuvres de Virginie Despentes et c’est d’ailleurs un miracle que je sois parvenue à ouvrir un de ses livres avec le genre d’à priori que je me traînais sur ces sujets. Ce qui a fait la différence ? King Kong Théorie. Un essai féministe qui a beaucoup fait parlé de lui a sa sortie. J’avoue que le battage médiatique a souvent tendance à m’écarter de certains sujets plutôt que de m’y attirer. Et c’est dans mon propre timing que je me suis mise à creuser la pensée si singulière de Virginie Despentes. Je n’ai pas été déçue ! Sa vision de la féminité, construite autour de valeurs inédites de responsabilité et d’autonomie, m’a littéralement retourné le cerveau et j’ai alors envisagé de me lancer dans sa bibliographie avec un regard neuf.

« Baise-moi » a été son premier roman. Il avait défrayé la chronique à l’époque ce qui avait alimenté mon scénario interne associant violence, sexe, provocation et consommation. Pourtant, à la lumière du parcours de cette autrice, de son engagement féministe, de ses idées, ce roman m’est apparu si différent de la lecture que j’aurais pu en faire il y a seulement quelques mois. Aujourd’hui, je regarde « Baise-moi » comme l’audace d’une autrice d’aller ou peu de gens osent s’aventurer : dans la noirceur de ses propres ombres, de ses propres peurs, de ses propres blessures. Là ou la plupart des gens sombreraient irrémédiablement dans un déni en apparence salvateur, Virginie Despentes puise une force, une justesse et une liberté peu commune. Je crois que c’est cela que l’on appelle la sublimation et j’avoue que d’être le témoin d’une telle expérience alchimique est d’une magnificence extrême à mes yeux. Et c’est la le plus beau cadeau que la lecture de Virginie Despentes m’apporte en tant qu’écrivain : l’autorisation de plonger dans mes propres névroses, mes angoisses les plus profondes pour en tirer une beauté singulière qui n’appartiendra fatalement qu’à moi.

La trilogie « Vernon Subutex » m’est apparue comme l’intégration plus aboutie de tous ces leviers. La peur de se retrouver à la rue, en marge d’une société sans pitié, fait clairement partie des angoisses exprimées par son autrice et des miennes. Mais quand je vois ce que Virginie Despentes en a fait dans son roman, je suis émerveillée et quelque chose de l’impuissance que je ressentais vis-à-vis de cette frayeur irrationnelle s’est envolée. Certains pensent que la littérature peut guérir. Pour ma part, je suis persuadée qu’elle a au moins le pouvoir de nous accompagner sur le chemin de notre humanité. Car les mots apaisent les maux, et la douleur est universelle. Tout ce qui nous unis nous rend plus fort et il est tellement réconfortant pour moi que nous puissions renforcer nos liens aux autres en construisant aussi sur nos failles. Je suis profondément admirative de ce type de courage. Celui d’oser exprimer qui l’on est dans son entièreté. Pas uniquement les cotés glamours et brillants, mais aussi les profondeurs noires et glacées. Virginie Despentes réussit cet exercice avec une force magistrale, ouvrant pour moi, en tant qu’écrivaine, les portes d’une liberté indispensable pour déployer mon propre potentiel, forcément enfoui au cœur de ma propre sensibilité.

« Summer » de Monica Sabolo

Aujourd’hui je voulais vous parler de « Summer » de Monica Sabolo. Un roman à l’atmosphère inquiétante et envoûtante. Un polar des profondeurs qui remue la vase du Lac Leman pour découvrir le secret sur la disparition de Summer, jeune fille énigmatique de 19 ans.

Ce qui m’a attiré vers ce roman? Son autrice, découverte lors d’un entretien dans la Grande Librairie. J’ai tout de suite apprécié sa façon de s’exprimer à la fois intuitive et réfléchie. Une sensibilité à la Nature qu’elle explore dans plusieurs de ses romans comme si elle tirait le fil d’une pelote qu’elle ne voudrait pas lâcher, persuadée qu’il va la mener à un trésor. Dans cette quête, je me suis sentie invitée à la suivre. Comme si j’avais l’opportunité de faire un bout de chemin avec une amie.

Le résultat de cette première rencontre s’appelle « Summer ». Le choix de ce prénom-saison reflète parfaitement la profondeur de ce roman. Une saison qui évoque le soleil, les vacances et l’insouciance. Une saison beaucoup centrée sur les apparences. C’est le moment d’exposer son corps en maillot suivant les injonctions de notre société à incarner la femme parfaite. Monica Sabolo nous décrit cette saison là: éblouissante, lumineuse, terriblement vivante. Mais elle s’aventure bientôt derrière les apparences. Là où le soleil se transforme en chaleur moite. Où l’eau qui ruisselle sur les corps devient filet de sueurs froides entre les omoplates. Et c’est dans cette dualité, dans cette ambivalence que la créativité de Monica Sabolo me semble exprimer pleinement sa voix, distincte et poétique. Elle ne se contente pas de porter la beauté, même si elle sait lui donner le plus beau des écrins, mais s’attaque aussi aux facettes plus dures. Elle cisèle son texte pour laisser émerger les failles, les souffrances cachées.

Du point de vue de l’écriture:
Je vous partage cette lecture car il me semble qu’elle a déverrouillé quelque chose dans mon âme d’écrivaine. Une façon d’écrire plus ample, une autorisation à être plus connectée à mon intériorité, libérée de je ne sais quoi. Alors j’ai tenté de mettre les mots sur cette découverte du point de vue de l’écrivaine, en tentant d’identifier plus clairement ce qui m’a plu:
– J’ai découvert un univers sémantique d’une ampleur que je ne pensais pas possible et c’est une véritable découverte. Cette liberté dans le choix des mots et leur association toute personnelle tisse un univers unique, très réel.
– Les métaphores sont omniprésentes et choisies avec une justesse qui m’a percuté à plusieurs reprises. J’ai compris que la force de la métaphore dépend de cette connexion profonde à ce qui anime l’auteur au moment d’écrire son texte.
– Au-delà de cela, j’ai aussi été captivée par les descriptions. Toujours d’une grande poésie, elles tirent leur force d’une intelligence perceptive envoûtante. Les associations de mots sollicitent les cinq sens et m’ont emporté dans un tourbillon sensoriel à la fois puissant et rassurant. Cette sensorialité matérialise le décor et ancre profondément le récit dans une réalité qui exprime une sensualité palpable.
– On dit souvent qu’un bon personnage doit être réaliste et je suis assez convaincu de cela. Pourtant, les personnages de « Summer » tirent leur singularité du fait qu’ils sont plutôt fantasmés. Ils ne cherchent pas à être réalistes car ils existent dans une réalité autre et c’est ce qui fait leur force.
– J’ai aussi reçu la confirmation que l’ambivalence, les faux-semblants et la complexité des apparences constituent une thématique qui me touche et m’anime personnellement.

Au moment où j’écris cet article, je suis en pleine lecture de « Eden » le nouveau roman de Monica Sabolo qui confirme mon affinité avec l’univers particulier de cette autrice. Je vous en reparle certainement très bientôt.