Excuse #5 : Vouloir coller à la réalité

Je voulais vous parler aujourd’hui d’une nouvelle résistance que je rencontre dans ma pratique de l’écriture, directement liée au fait que j’écrive un roman à partir d’une expérience personnelle. Je dois préciser ici que, même si je m’inspire directement de faits réels, mon intention n’est en aucun cas de rédiger un mémoire, mais plutôt d’utiliser mon expérience comme une trame de départ. C’est en tous cas comme cela que je l’avais imaginé.
Pourtant, à l’occasion de la rédaction d’une petite histoire, elle purement fictive, je m’aperçois du piège dans lequel cette trame m’a fait tomber. Car dans la création pure, je me surprends à m’enthousiasmer de la liberté que me confère le fait d’inventer à partir de rien. Je me connecte à mes envies et mon histoire n’a plus vraiment de limite. Et en comparaison, je constate à quel point la rédaction de mon roman est figée dans un cadre strict avec des limites bien établies. La ou j’avais espéré des balises, j’avais en fait érigé des murs. Là où je m’étais réjouie de bâtir à partir de personnages réels, je me retrouvais prisonnière de caractères et de réactions spécifiques. Cette trame avait pris une importance que je n’avais pas décidée et elle se révélait d’une exigence castratrice. L’échafaudage que j’avais envisagé s’était transformé en chape de béton. Rigide, lourde, plombante. Avant cette prise de conscience, en sortir me paraissait aussi simple que si j’y avais coulé mes pieds dedans. Malgré moi, je traquais les incohérences chronologiques. Je me surprenais à retranscrire des pans entiers de dialogues inutiles pour l’intrigue, mais… qui m’avaient marqué personnellement. J’étais engluée dans la toile de mes souvenirs et les informations que j’y puisais devenaient autant de contraintes et d’obstacles au déploiement du scénario de mon roman. Le jour ou j’en ai pris conscience, fut un grand moment de libération. Pourtant, s’autoriser à lâcher ce réel n’est pas naturel. Je crois que mon premier brouillon aura servi à cela : évacuer le souvenir pour ne garder que la trame. La fameuse. Celle qui me servira de toile de fond sans m’emprisonner. Celle qui saura m’inspirer sans me limiter. L’inspiration de l’histoire de mon roman et non sa matérialisation. Pour cela, un seul mot d’ordre : préserver coute que coute sa liberté d’inventer.

Mon roman: fin du 1er Jet!

Il y a quelques semaines, s’est terminée l’écriture du 1er jet de mon roman et je me suis dit que c’était une étape intéressante à vous partager. Déjà, parce qu’il me semble important de célébrer cette première réalisation ! Car dans l’écriture d’un roman, l’une des plus grandes difficultés à mon sens est tout de même la durée du projet. On le sait, écrire un roman est long et ce n’est pas pour rien que Murakami à un écrit tout un livre faisant l’analogie entre écriture et marathon ! Alors si, comme moi, vous venez de terminer le premier tour de piste, il est crucial de nourrir sa motivation et son enthousiasme tout au long de la course ! Alors voilà :

La danse de la joie!

Mais peut-être, pour que vous puissiez vous réjouir avec moi de cette merveilleuse nouvelle, faudrait-il que je vous explique un peu ce que j’entends pas « 1er jet » et mes premières impressions sur cette étape. Alors le 1er jet, c’est tout simplement la première fois que l’on écrit l’intégralité de son histoire. On a le début, on a le milieu et on a la fin. On a l’ensemble de nos personnages et globalement le scénario que nous avons prévu de conter à nos lecteurs. POINT. Oui, j’écris gros, car à ce stade, ce que je trouve important de stipuler, c’est que nous ne parlons pas du tout de qualité. Ce premier jet comporte certainement des passages inutiles, manque d’autres scènes cruciales, met en avant des personnages grossiers et peut se perdre dans des arabesques linguistiques dues à l’inspiration parfois douteuse d’une nuit sans lune. Et bien la beauté du 1er jet, c’est que cela n’a aucune importance ! Ce premier jet est la pour nous donner la matière première à l’écriture de notre roman et pour ma part, l’analogie que j’aime faire à ce stade est plutôt celle d’un bloc de granit que l’on aurait extrait d’une montagne, dans l’idée d’en faire émerger une magnifique statue. Ca y est, nous avons un bloc pour sculpter notre chef d’œuvre. On a la matière et on en distingue globalement les contours. Et bien réjouissons nous, cette étape est décisive pour la suite ! D’ailleurs avec le recul, je garde à l’esprit de créer cette première version le plus rapidement possible, de manière a garder mes forces pour la suite. C’est une course d’endurance, ne l’oublions pas !

Pourtant, je dois vous avouer qu’une fois cette étape terminée, la fierté d’être parvenue au bout de mon histoire a rapidement cédé la place a un sentiment de déception. Je relisais des passages ici ou là de mon roman et je ne m’attendais pas du tout a ce que j’y découvrais. Pourquoi ? Tout simplement parce que je le comparais au résultat FINAL auquel je m’attends et, oh surprise, ce premier jet en est encore très loin ! Mais synchronicité incroyable, la lecture d’un livre de Creative Writing que je lisais pile à ce moment là m’a sauvé de la dépression. Ce livre, c’est « The Modern Library Writer’s Workshop: A Guide to the Craft of Fiction », de Stephen Koch. Oui, je suis désolée pour les non anglophones, ce livre est en anglais mais c’est un peu toute la philosophie que j’ai tiré de la lecture de son chapitre dédié aux « Révisions » dont je vous parle aujourd’hui dans cet article. Grace à cette lecture, j’ai pris pleinement conscience du fait que j’étais en train de traverser un processus et que mon rôle, en tant qu’écrivain, était de garder la foi, mon objectif final en tête sans jamais me décourager. Par ailleurs, ce livre m’a également donné des conseils judicieux sur la façon de préparer l’écriture de mon second jet. Mais ca, j’imagine que cela sera l’objet d’un prochain article ! 😉

Et vous alors ? Vous avez des anecdotes sur l’écriture de votre 1er jet ? Des conseils ? Je serais ravie d’entendre votre vision et d’ici là, je vous souhaite de bons moments d’écriture!

Virginie Despentes – Ecrire depuis ses failles

Certains livres vous marquent plus que d’autres. Certaines histoires vous dévoilent plus que leur propre scénario. C’est vrai de Vernon Subutex, mais cela pourrait être vrai de tous les livres de Virginie Despentes que j’ai lu à ce jour (Baise-moi, Vernon Subutex Trilogie, King Kong Théorie). C’est pourquoi je vous parle aujourd’hui de l’Univers de Virginie Despentes. C’est pourquoi je vous parle de cette découverte qui est venue bousculer ma vision de l’écrivain bien pépère derrière son écran.

La violence et le sexe pour moi constituent les deux ingrédients les plus accessibles de la provocation. Ils sont employés partout à tord et à travers, la plupart du temps pour nous manipuler dans l’espoir de nous faire consommer. Ça peut être un parfum, une entrée de ciné, un abonnement Netflix ou même du Porno. Si on y regarde bien, la violence et le sexe sont omniprésents dans notre environnement quotidien. Pour moi, ils étaient devenus, non pas des sujets tabous, mais des leviers marketing éculés qui me faisaient lever les yeux au ciel. Jusqu’à la découverte des œuvres de Virginie Despentes et c’est d’ailleurs un miracle que je sois parvenue à ouvrir un de ses livres avec le genre d’à priori que je me traînais sur ces sujets. Ce qui a fait la différence ? King Kong Théorie. Un essai féministe qui a beaucoup fait parlé de lui a sa sortie. J’avoue que le battage médiatique a souvent tendance à m’écarter de certains sujets plutôt que de m’y attirer. Et c’est dans mon propre timing que je me suis mise à creuser la pensée si singulière de Virginie Despentes. Je n’ai pas été déçue ! Sa vision de la féminité, construite autour de valeurs inédites de responsabilité et d’autonomie, m’a littéralement retourné le cerveau et j’ai alors envisagé de me lancer dans sa bibliographie avec un regard neuf.

« Baise-moi » a été son premier roman. Il avait défrayé la chronique à l’époque ce qui avait alimenté mon scénario interne associant violence, sexe, provocation et consommation. Pourtant, à la lumière du parcours de cette autrice, de son engagement féministe, de ses idées, ce roman m’est apparu si différent de la lecture que j’aurais pu en faire il y a seulement quelques mois. Aujourd’hui, je regarde « Baise-moi » comme l’audace d’une autrice d’aller ou peu de gens osent s’aventurer : dans la noirceur de ses propres ombres, de ses propres peurs, de ses propres blessures. Là ou la plupart des gens sombreraient irrémédiablement dans un déni en apparence salvateur, Virginie Despentes puise une force, une justesse et une liberté peu commune. Je crois que c’est cela que l’on appelle la sublimation et j’avoue que d’être le témoin d’une telle expérience alchimique est d’une magnificence extrême à mes yeux. Et c’est la le plus beau cadeau que la lecture de Virginie Despentes m’apporte en tant qu’écrivain : l’autorisation de plonger dans mes propres névroses, mes angoisses les plus profondes pour en tirer une beauté singulière qui n’appartiendra fatalement qu’à moi.

La trilogie « Vernon Subutex » m’est apparue comme l’intégration plus aboutie de tous ces leviers. La peur de se retrouver à la rue, en marge d’une société sans pitié, fait clairement partie des angoisses exprimées par son autrice et des miennes. Mais quand je vois ce que Virginie Despentes en a fait dans son roman, je suis émerveillée et quelque chose de l’impuissance que je ressentais vis-à-vis de cette frayeur irrationnelle s’est envolée. Certains pensent que la littérature peut guérir. Pour ma part, je suis persuadée qu’elle a au moins le pouvoir de nous accompagner sur le chemin de notre humanité. Car les mots apaisent les maux, et la douleur est universelle. Tout ce qui nous unis nous rend plus fort et il est tellement réconfortant pour moi que nous puissions renforcer nos liens aux autres en construisant aussi sur nos failles. Je suis profondément admirative de ce type de courage. Celui d’oser exprimer qui l’on est dans son entièreté. Pas uniquement les cotés glamours et brillants, mais aussi les profondeurs noires et glacées. Virginie Despentes réussit cet exercice avec une force magistrale, ouvrant pour moi, en tant qu’écrivaine, les portes d’une liberté indispensable pour déployer mon propre potentiel, forcément enfoui au cœur de ma propre sensibilité.